Nous exigeons des comptes pour l'explosion de Beyrouth
Le 4 août 2020, à 18h07, nous avons perdu ceux que nous aimions le plus. Des enfants et des parents, des époux et des épouses, des pompiers qui se sont précipités vers le port alors que tout le monde fuyait. L'explosion qui a tué au moins 218 personnes, blessé 7 000 autres et laissé plus de 150 personnes handicapées n'était pas un accident. Elle était le résultat prévisible de milliers de tonnes de nitrate d'ammonium laissées à l'abandon au cœur de notre capitale, avec la connaissance, par écrit, des plus hauts responsables de l'État.
Depuis six ans, on nous demande d'attendre. Nous avons attendu alors que le premier juge d'instruction a été écarté pour avoir osé convoquer des ministres. Nous avons attendu alors que son successeur, le juge Tarek Bitar, était submergé par des poursuites intentées par les mêmes hommes qu'il cherchait à interroger, tandis que l'enquête restait suspendue pendant des années, et que les politiciens qui nous devaient des réponses se cachaient derrière une immunité qu'ils avaient eux-mêmes écrite. Nous avons enterré nos proches deux fois : une fois dans la terre, et une fois sous la paperasse d'un État déterminé à se protéger.
Puis, en mars dernier, quelque chose s'est produit que nous avions presque cessé de croire possible. L'enquête interne du Liban a été achevée. Le dossier, nommant 70 responsables et officiers de sécurité, est arrivé sur le bureau du Procureur général Ahmad Rami Al Hajj.
On nous a dit que c'était une avancée, et c'en était une. Nous l'accueillons favorablement. Mais voici ce qu'on ne nous a pas dit : rien n'oblige le procureur à terminer son examen à une date précise. Le dossier doit revenir avec l'avis d'Al Hajj avant que le juge Bitar puisse émettre l'acte d'accusation qui amènera l'affaire devant le tribunal, et jusqu'à ce moment-là, la responsabilité est en suspens. Les résultats de l'enquête peuvent rester sur le bureau d'Al Hajj pendant un mois, ou une décennie. Au Liban, nous savons ce qui arrive aux dossiers qui restent sur les bureaux : ils prennent la poussière jusqu'à ce que le monde oublie, et l'impunité triomphe.
Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que ce ne soit pas ainsi que cette affaire se termine. Nous ne sommes pas des avocats ; nous sommes des familles en quête de vérité. Mais nous comprenons quelque chose de simple : une enquête qui ne devient jamais un procès est une responsabilité refusée, c'est l'impunité par épuisement.
Notre chagrin ne se limite pas au Liban. Des ressortissants de Syrie, d'Égypte, d'Éthiopie, du Bangladesh, des Philippines, du Pakistan, de Palestine, des Pays-Bas, du Canada, d'Allemagne, de France, d'Australie et des États-Unis sont morts ou ont été gravement blessés ce soir-là. Heureusement, certains gouvernements n'ont pas détourné le regard.
Des experts médico-légaux français sont arrivés dans les jours qui ont suivi l'explosion, et l'enquête judiciaire française a partagé ses conclusions avec le juge Bitar. En 2023, l'Australie s'est exprimée devant le Conseil des droits de l'homme de l'ONU en notre nom.